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  • Alice Bourdelain, ECO2 Initiative

Mode et environnement : enjeux et solutions


Le projet de loi climat prévoit la mise en place d’un « CO2 score » appliqué au secteur de l’habillement afin de réduire l'impact de ce secteur, d'inciter les marques à travailler avec des pays vertueux et de favoriser le Made in France. Une expérimentation a été lancée par l’Ademe en février 2020 afin de tester cet affichage, avant de le rendre obligatoire en 2024. Cette attention particulière est justifiée par les forts impacts de ce secteur d'activité, que nous allons détailler ici.



Pourquoi ce secteur est-il si impactant ?

Chaque année, environ 100 milliards de vêtements sont vendus dans le monde. C'est 2 fois plus qu'il y a 20 ans. Depuis le début des années 2000, on constate une accélération importante de la quantité de vêtements produits et vendus autour de la planète. Ce phénomène, c'est ce qu'on appelle la "fast fashion" : toujours plus de vêtements produits, moins chers et de moins bonne qualité et donc qui s'usent plus vite, des nouvelles collections qui arrivent tous les mois, et des opérations commerciales pour vendre tous ces articles en des temps records. Des tee-shirts, des pantalons, des vestes, des robes et des pulls... mais surtout des impacts désastreux sur l'environnement.

N'oublions pas non plus d'évoquer les conditions de travail catastrophiques de plusieurs dizaines de millions d'êtres humains impliqués dans la fabrication de ces vêtements de basse qualité à travers le monde.


Les impacts environnementaux de l'industrie de la mode ont de multiples visages, mais on peut citer les suivants :

  • Les émissions de gaz à effet de serre : le secteur est responsable de l'émission de 2% des gaz à effet de serre à l'échelle mondiale

  • Les fortes consommations d'eau : à titre d'exemple, on estime qu'environ 2 700 litres d'eau sont nécessaires à la production d'un seul tee-shirt

  • Pollutions diverses : l'utilisation des divers produits lors de la fabrication induisent des pollutions considérables dans les cours d'eau et les sols des pays producteurs, induisant des désastres environnementaux et sanitaires.

Pour comprendre précisément l'origine des impacts du secteur, il est intéressant d'analyser le cycle de vie d'un vêtement pris au hasard dans votre placard :

Tout commence avec la production des matières premières...

...qui entreront dans la composition du vêtement. Un grand choix de textiles se présente en théorie à nous, mais en pratique deux d'entre eux sont de très loin les plus utilisés : le polyester et le coton. Tous les deux sont produits de manière bien différente, et ont chacun leurs impacts spécifiques.

  • Le polyester, textile qui a soutenu activement le déploiement de la fast fashion, est un dérivé du pétrole : sa fabrication induit donc une forte production de gaz à effet de serre et utilise une ressource non renouvelable.

  • Le coton a, quant à lui, souvent une meilleure image : c'est une matière végétale, "naturelle", qui ne peut donc pas être bien méchante... mais vous vous en doutez, il n'en est rien. L'impact du coton se joue spécifiquement sur la consommation de pesticides (1/4 des pesticides utilisés dans le monde sont dédiés à la culture du coton) et les fortes consommations d'eau dans les cultures.

Concernant les matières issues des animaux, telles que la laine, le cuir ou la fourrure, leur production est de moindre importance que les deux mastodontes précédemment cités, mais leur production induit tout de même une forte production de gaz à effet de serre, induits par l'élevage des animaux, sans parler des conditions d'élevages qui sont souvent déplorables.

En moyenne, la phase de production des matières premières induit 35% des gaz à effet de serre produits sur l'ensemble de cycle de vie du vêtement.

Fabrication et mise en forme

Une fois les matières premières produites, une multitude de phases de traitement peuvent entrer en jeu jusqu'à la production finale du vêtement : filage, tissage, teinture, assouplissement, sablage, etc. Ces étapes demandent l'utilisation de produits polluants tels que le chrome, le mercure ou encore le plomb qui, dans bien des zones du globe, finissent en grande partie dans les sols et les rivières, puis dans les océans. Cette phase induit également de fortes consommations d'énergie, en particulier d'électricité qui est très souvent fortement carbonée dans les pays où sont mis en forme les vêtements (Inde, Chine, Bangladesh). D'après l'ADEME, cette phase de mise en forme peut représenter jusqu'à 50% des émissions de gaz à effet de serre totales produites sur tout le cycle de vie du vêtement, et en moyenne 36%.

Transport

Tout au long de sa fabrication, notre vêtement aura également potentiellement beaucoup voyagé. Les différentes étapes de production se déroulent souvent dans des pays bien différents, et de nombreux trajets permettent de faire tourner l'ensemble de la chaîne logistique. Ainsi, un jean dont le coton aura poussé en Inde, qui aura été filé au Pakistan, traité en Chine, mis en forme en Turquie puis vendu en France aura pu parcourir jusqu'à 1,5 fois le tour de la Terre. Ce transport, même s'il induit moins de gaz à effet de serre que les différentes phases de fabrication du vêtement, est tout de même un fort contributeur au dérèglement climatique.

Utilisation

Une fois votre vêtement produit et acheté, vous le porterez pendant (espérons-le) quelques années. Au cours de cette utilisation, il passera quelques fois à la machine à laver. S'il a le bon goût d'être en matière synthétique, comme le polyester, ces passages répétés à la machine lui arracheront quelques particules de plastique qui passeront dans vos canalisations et partiront dans l'environnement sans être complètement arrêtées par le système de traitement des eaux : environ 1/3 des micro-plastiques qui finissent dans l'océan proviennent ainsi de nos machines à laver.

Fin de vie

Une fois le vêtement trop usé ou tout simplement passé de mode, il finira bien souvent sa vie à la décharge ou dans une usine d'incinération : c'est le cas de 80% des vêtements jetés actuellement. Sur les 20% qui seront collectés dans une filière adaptée, les 2/3 seront remis dans le circuit et réutilisés, et le 1/3 restant sera recyclé en chiffons ou en isolants.

Le tableau global est donc peu reluisant. Alors, quelles solutions pour continuer à s'habiller sans trop nuire à la planète ?

Crédits image : @Bigstock



Vers une mode plus durable ?

Tout d'abord, au niveau global, il faut bien avoir en tête que même une éco-conception poussée de l'ensemble des vêtements produits ne permettra pas d'atteindre un niveau d'impact soutenable : l'enjeu essentiel est d'abord de réduire les quantités de vêtements produites. Une fois cette précaution en tête, nous pouvons nous pencher sur quelques solutions d'éco-conception qui permettent d'abaisser l'impact des productions :

Sur les matières premières tout d'abord, intéressons-nous aux fibres végétales

  • Concernant le coton, les bonnes pratiques consistent à proscrire les cultures irriguées et utilisant trop de pesticides dangereux, et à privilégier le coton biologique et issu de pays où le stress hydrique est moindre (en évitant donc par exemple l'Inde).

  • On peut également avoir recours à des fibres issues du recyclage des chutes industrielles.

  • Si possible, les industriels peuvent se tourner vers d'autres fibres végétales à l'empreinte écologique beaucoup plus légère, telles que le lin ou le chanvre. Il sera idéalement issu de filière équitables et biologiques, éventuellement produit en Europe. À noter, les sous-produits des fibres végétales peuvent également être valorisés (litières pour animaux, secteur du bâtiment, papeterie, etc).

  • Il est également possible d'abaisser les impacts liés à l'utilisation de tissus synthétiques : le polyester, mais également d'autres matériaux issus du pétrole, peuvent être choisis recyclés et produits dans des pays européens, où les normes environnementales sont plus strictes.

  • On peut également citer les fibres artificielles cellulosiques, fabriquées à partir de cellulose qui est une matière première renouvelable. Il faudra tout de même être attentif à l'origine de la cellulose, et privilégier celle issue de forêts européennes gérées durablement.


Mise en forme des tissus

  • Lors de la phase de tissage, être attentif aux agents d'encollage utilisés et privilégier ceux qui sont biodégradables.

  • Pendant le tricotage, proscrire absolument les huiles minérales et privilégier les huiles végétales pour lubrifier les machines et aiguilles.

  • Lors des phases de désencollage, dégraissage, lavage, blanchiment, teinture et finition des tissus, vérifier que les installations de traitement de l'air et des eaux usées sont performantes et proscrire un certain nombre de produits nocifs.


La mise en forme du vêtement

Une des pratiques à privilégier est de disposer d'un site de confection des vêtements situé dans la même usine que celle qui fabrique les tissus, car cela améliore la traçabilité sur la chaîne de production, et aide à mutualiser les bonnes pratiques au sein de l'usine (traitement des eaux usées, qualité de l'air, attention portée à la qualité des produits utilisés, ergonomie et sécurité sur les postes de travail, etc.).

À défaut, il faudra s'assurer de l'absence de sous-traitance cachée et réaliser régulièrement des audits sociaux et environnementaux sur les sites. Sur la phase de mise en forme du vêtement spécifiquement, une attention doit être portée à l'utilisation maximale des tissus, par exemple en utilisant un logiciel de CAO (conception assistée par ordinateur) pour optimiser les découpes. Par ailleurs, le recyclage des chutes pourra être étudié.


Le transport des vêtements

Tout d'abord, éco-concevoir l'emballage sera bénéfique, en réduisant autant que possible les emballages utilisés par rapport au poids de vêtements transportés, et en privilégiant certains matériaux (supprimer le PVC des films plastiques, privilégier les matières recyclées).

Concernant le fret à proprement parler, même s'il représente en réalité moins de gaz à effet de serre que ce à quoi on pourrait s'attendre (de l'ordre de 10% ou moins sur l'ensemble du cycle de vie du vêtement), certaines bonnes pratiques ont tout de même un intérêt certain pour limiter les gaz à effet de serre produits : limiter fortement le fret en avion et privilégier le transport combiné (maritime, ferroviaire, fluviale, routier).


Bien sûr, une grande partie de ces bonnes pratiques nécessitent une traçabilité des matières premières et un contrôle irréprochable tout au long de la chaîne de production, ce qui est encore loin d'être le cas dans toutes les filières.


Utilisation et la fin de vie des vêtements

Il est vrai qu'à ce stade, le pouvoir de l'entreprise est beaucoup plus limité. Cela n'empêche pas de sensibiliser les consommateurs sur l'importance d'adopter un certain nombre de bons comportements, comme le fait de laver ses vêtements à basse température, d'être attentifs aux produits utilisés pour le lavage, ou encore penser à donner ou recycler ses vêtements en fin de vie. C'est là que les services communication et marketing entrent en jeu, tout en étant attentifs au greenwashing.


La baisse de la consommation : une incitation au changement

Enfin, au niveau du consommateur, il est parfois difficile de s'y retrouver et le manque de transparence des filières rend difficile la pleine confiance et la recherche d'informations. Le premier réflexe à avoir reste de tendre vers une certaine sobriété en achetant moins.

On peut également boycotter les enseignes qui pratiquent la fast fashion et font preuve d'un manque de transparence, se tourner plutôt vers des vêtements de seconde main ou vers des marques engagées et transparentes (mais à condition d'en avoir les moyens financiers), et enfin penser à donner les vêtements qu'on ne porte plus et qui pourront sans doute faire le bonheur de quelqu'un d'autre.

Pour aller plus loin :


Depuis 16 ans, ECO2 Initiative travaille cherche à faire sortir les études d'impact des placards des donneurs d'ordre, afin de mieux informer les citoyens et décideurs. ECO2 Initiative travaille à la fois sur l'éco-conception, la création d'outil de pilotage dédiés, les analyses d'impact environnemental, mais aussi la transition écologique globale des entreprises et collectivités.


Contactez Alice Bourdelain, notre consultante en transition écologique chez ECO2 Initiative

alice.bourdelain@eco2initiative.com / +33 (0)6 29 25 80 49